Jean Abbiateci lauréat des Data Journalism Awards

Jean Abbiateci lauréat des Data Journalism Awards

28 juin 2013

Le journaliste rennais (et enseignant à l’IUT de journalisme de Lannion) Jean Abbiateci (son site web) a remporté 2 prix, lors de la cérémonie des Data Journalism Awards qui s’est déroulée le 20 juin à l’Hôtel de ville de Paris. Il était notamment nommé dans la catégorie « Data Storytelling, petit média » pour un travail sur le marché de l’art pour les nuls, publié sur Quoi.info. Pour le Mag, il revient sur cet événement et fait un point sur l’avenir de ce secteur en France.

Le Mag : Tu viens de remporter deux Data Journalism Awards pour ton travail sur « le marché de l’art pour les nuls », tes impressions ?
Jean Abbiateci : Bon,… ben, comment dire… surpris et un peu fier quand même. Surpris, parce que se retrouver en compétition face à de gros médias comme la BBC, ProPublica, le Financial Times, ce n’est pas pas tous les jours que cela arrive quand même…! Mais aussi fier, parce même s’il n’était pas parfait, je suis assez content de mon projet. Et que se faire récompenser par un jury qui compte des rédacteurs en chef du Guardian, du New-York Times et de Propublica, les trois médias les plus avancés dans le datajournalisme, ce n’est pas rien… ! D’après ce que j’ai compris, le jury a été sensible au côté résolument pédagogique du projet et son côté un peu décalé. Tant mieux pour moi.

- As-tu beaucoup de concurrents au niveau français et international ?

Cette année, il y avait 300 projets sélectionnés, puis 72 douze nominés pour au final 7 prix décernés. Nous étions deux projets français nominés dans deux catégories différentes. Il faut croire qu’il y a une french touch de la « data » car mes confrères de We Do Data ont également remporté un prix dans leur catégorie, avec leur « Pariteur » publié sur le site de France Télévisions.

- Qu’est ce que ce prix change pour toi au niveau professionnel ?

Cela m’apporte un regain de motivation et ça me conforte dans ce que j’aimerais faire l’an prochain : réaliser une grosse enquête avec des données et monter une offre de datajournalisme pour un média local.

- Comment devient-on data-journaliste ?

Déjà, si on m’avait dit quand j’ai commencé comme localier dans un petit hebdo près de Saint-Etienne qu’un jour, je prendrais du plaisir à aller lire des tableaux Excel… Plus sérieusement, ça fait maintenant dix ans que je suis journaliste, et jusque là, j’avais fait essentiellement du reportage. Comment ce goût pour les données m’est venu ? Il y a maintenant deux ans, j’étais tombé sur un cours en ligne de datajournalisme réalisé par une école de journalisme américaine. J’ai commencé à suivre ce cours et de fil en aiguille, je me suis lancé dans mon premier projet, une datavisualisation du budget de l’État français. J’avais pris le virus..

Ce qu’il faut savoir, c’est que le datajournalisme nécessite des compétences assez variées. C’est un métier qui demande 2/3 de journalisme et 1/3 de technique. 2/3 de journalisme parce qu’il faut savoir comprendre des données, bien les questionner et trouver des moyens intelligents de leur donner du sens pour les transmettre au lecteur. Mais c’est aussi un métier un peu technique puisque ces données, il faut bien souvent savoir les récupérer, les nettoyer et les mettre en scène. Et là, bien connaître Excel et savoir un peu coder est bien utile…

- Où en est la France dans ce domaine au niveau des journaux, des journalistes ?

Très honnêtement, il y a très peu de choses. Pour ce que je peux en voir, dans les médias généralistes, seul le Monde et dans une moindre mesure Rue89 se sont engagés de manière assez volontariste sur ce genre de format. Bien sûr, il y a quelques projets intéressants au cas par cas, comme la carte des emprunts toxiques réalisés par Libé ou plus récemment une enquête intéressante sur les risques industriels sur France TV. On trouve aussi des projets très intéressants du côté de la Gazette des communes qui a lancé tout récemment une application pour naviguer dans les dotations aux collectivités.

En presse locale, en revanche, très peu de choses, les projets sont souvent portés individuellement au sein des rédactions. L’an dernier, le Dauphiné avait réalisé une intéressante carte participative pour cartographier les problèmes de réception de la TNT. Pour parler un peu de notre territoire, quand je vois qu’un média comme Ouest-France, le plus gros quotidien francophone au Monde, n’a même pas la curiosité d’essayer des choses dans ce domaine, je trouve ça un peu dommage… Avec la force de frappe d’un tel média, il y aurait vraiment de sacrées choses intéressantes à faire.

Le contraste est d’autant plus fort avec d’autres pays, notamment anglo-saxons, chez qui ce genre de production est largement industrialisé, même dans les petits médias locaux. Il y a une vraie fracture, sans doute due en partie au fait que de nombreux médias ne sont pas fait le deuil de l’éternel clivage papier/web. A côté de cela, il y a un écosystème de journalistes, entreprises, développeurs, citoyens engagés, partisans de l’open data, très riche. Je trouve dommage que les journaux ne participent pas davantage à cette communauté et n’en tire pas profit.

- Y a-t-il des formations adaptées dans ce domaine ?

Pour de l’initiation, oui. En France, il y a différents organismes de formation continue qui proposent de découvrir le datajournalisme, sur deux ou trois jours. Je ne suis pas très objectif car j’y participe comme formateur, mais l’une des plus intéressantes est celle montée par l’EMI-CFD, qui fait travailler durant 4 semaines des graphistes et journalistes. Avec à la clé la réalisation d’une application data. Il y a aussi des initiatives intéressantes du côté de l’IJBA à Bordeaux et le projet du HybLab à Nantes. Mais je pense qu’il manque vraiment en France une formation de perfectionnement pour les gens qui ont déjà un niveau bien avancé.

- Est-ce que ce format suscite une réelle appétence du public ?

Oui, du moment que le projet est bien mené. Mais si je peux me permettre, je pense qu’on prend le problème à l’envers. Je ne pense pas que le public veut « du datajournalisme ». Je pense que le public s’en fiche « du datajournalisme ». Je pense que le public veut de l’information qui l’intéresse et le concerne.

La seule question à se poser est là suivante : est-ce que toutes ces données sont intéressantes pour le lecteur ? Est-ce que connaître les résultats des auto-écoles de son secteur, c’est intéressant ? Oui. Est-ce que pouvoir connaitre la qualité de l’eau de son robinet, c’est intéressant ? Oui. Les subventions culturelles, les marchés publics, les résultats des lycées, la pollution sur mon territoire, la qualité des plages, les routes les plus dangereuses, est-ce que tout ça va intéresser les lecteurs ? J’en suis persuadé.

- Quelle est son avenir dans la presse tout simplement ?

Le datajournalisme n’est pas une révolution. Dans les années 60, plusieurs journalistes d’investigation notamment américains enquêtaient en s’appuyant avec des bases de données. Simplement, aujourd’hui, les choses ont changé : jamais les données disponibles ont été aussi nombreuses et jamais les outils pour les récupérer et les mettre en scène n’ont été aussi accessibles. Le datajournalisme, c’est simplement un moyen différent de transmettre une information au lecteur. Ni plus, ni moins. Non, le datajournalisme ne révolutionnera pas le journalisme, pas plus qu’il ne sauvera des emplois. Mais je pense qu’il participe à un meilleur journalisme, en favorisant notamment l’investigation et en allant au plus près des lecteurs. Reste à voir si les directions de journaux et les rédacteurs en chef auront suffisamment, et l’envie, et l’audace d’essayer eux aussi de mettre un peu les mains dans le cambouis.

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